
La maxime lemeurienne est bien connue : “Les médias traditionnels envoient des messages, les blogs démarrent des conversations”. On l’a assez ressassée dans tous les articles qui décrivaient, en 2004/2005, ce remarquable phénomène qu’était le blog. Version 2009, cette implacable vérité énoncée par un blogueur qui plafonne aujourd’hui à une quinzaine de commentaires par billet mérite d’être adaptée.
Si les blogs démarrent toujours des conversations - ce que les médias savent; au passage, très bien faire - celles-ci ont une fâcheuse tendance à se passer ailleurs. Non pas sur d’autres blogs, mais sur Twitter et sur Facebook, désormais twitterisé.
Exemple ce week-end autour d’un billet de Media Trend sur le journalisme high-tech. L’article est signalé par @eni_kao et retwitté par Thomas, de L’Express. S’en suit alors un échange avec Sophie et Marie-Amélie, de L’Express également, rejoints par Jeff Mignon. Ce n’est pas inintéressant, puisqu’on y aborde la notion de sujet de niche, de vulgarisation, de journalisme citoyen et de liens. On l’aborde, oui. Ou plutôt, on l’effleure, en 140 signes maximum, comme si l’on se retrouvait autour de la machine à café. Dix minutes plus tard, l’essentiel est dit et chacun passe à autre chose.
Le résultat sur Media Trend ? Un commentaire un peu hors sujet auquel Marc répond fort aimablement. Rien de plus, alors que des pistes pertinentes avaient été lancées à quelques octets de là.
Des situations comparables, on en trouve à longueur de journée. Les liens, accompagnés de quelques commentaires, sont partagés sur Twitter et Facebook, et suivis au mieux de quelques réponses. Peu de chose atterrit sur les blogs. Pas même un lien “eh, je t’ai répondu là-bas”, comme on le faisait sur les blogs à la main ou via les trackbacks.
Bien sûr, des sujets de discussion se prêtent davantage à la controverse et au débat. Des pensées ne peuvent pas être comprimées en quelques dizaines de caractères. Il existe aussi des communautés de lecteurs très fidèles, qui commenteront quoiqu’il arrive (nous avons la chance d’avoir cela, sur MacGeneration).
Un outil de conversation ?
La tendance n’en est pas moins flagrante. Le public de Twitter, ces early adopters, me semblent moins livrer leurs commentaires sur les blogs high-tech et médias que j’ai l’habitude de suivre, qui restent pourtant très souvent liés. D’autres sites ont fortement progressé en audience, peu en commentaires. Le risque, c’est que cela se transmette désormais au plus grand nombre, grâce au Stream de Facebook, le support de publication se retrouvant dépossédé des commentaires.
Or, cela pose un problème crucial, pour la qualité même des échanges. Dès lors que l’on en fait une utilisation ouverte, hors de son cercle de connaissances, Twitter n’est en effet pas, à mon sens, un outil adapté à la conversation, mais à la superposition de brefs monologues amenés parfois à se croiser. Passés quelques tweets sur le même sujet entre une petite poignée de personnes, on prend le risque de la surcharge, ce que Facebook sait un peu mieux gérer en groupant les réponses à un commentaire.
De plus, Twitter privilégie la rapidité. Les articles sont liés tout de suite, le plus rapidement possible, alors qu’ils comptent rarement un premier commentaire incitant, là-bas, à la conversation. À l’inverse, si j’ai répondu lundi sur Media Trend, c’est parce que je jugeais le sujet déjà dépassé sur Twitter. Que faire ensuite ? Lier la réponse dans Twitter ?
Twitter ne garantit pas non plus la linéarité, contrairement aux blogs et aux forums de discussion. Des followers qui n’auraient pas Thomas, Sophie, Marie-Amélie ou Jeff dans leurs followers auraient manqué des pans de cette supposée conversation.
Pour que Twitter devienne un bon outil de conversation, il faut en fait que le sujet soit partagé par tous, sur une durée limitée. Le rejet de la loi anti-piratage ce jeudi. Les débats enflammés autour de la vidéo #busracailles mardi. Les inévitables commentaires de la Nouvelle star ou les live de rencontres sportives (la finale de hand des mondiaux).
Que faire ?
En dépit de ces faiblesses, c’est là-bas, et sur Facebook désormais, que se passent de plus en plus souvent les échanges. La conversation n’est plus seulement fragmentée, elle est déportée hors de sphères que l’on avait pris l’habitude, avec le temps, de gérer. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, car cela commence à rapporter de nombreux visiteurs, comme le montre les premières études qui s’intéressent à ce sujet.
Il me paraît donc indispensable, pour un blog ou un site de presse, d’en tenir compte rapidement. Ce qui signifie, au moins:
- Être présent et s’impliquer dans ces nouvelles sphères de conversation. Personnellement.
- Mener des recherches sur ses articles, répondre lorsque cela s’y prête à ceux qui les ont twitté.
- Tester des plugins qui rapatrient les tweets liés à ses billets.
- Placer un lien en évidence vers son compte Tweeter.
- Créer une page publique Facebook et l’animer.
Tout cela vaut aussi pour les journalistes. Une bien mauvaise nouvelle pour ceux qui avaient déjà du mal à lire et répondre aux commentaires de leurs articles. Heureusement, il existe d’excellents outils pour nous faciliter le travail, tel que Tweetdeck ou Seesmic desktop et leurs gestions des groupes. Loic Le Meur n’a pas tout perdu.